Les 100 premiers jours · Piloter ses chiffres
Votre chiffre d'affaires vit dans quatre endroits, et aucun ne s'accorde
Le CRM dit 312 000. L'ERP dit 328 500. La compta dit 305 900. Le tableau de l'assistante dit 331 000. Les quatre ont raison, et c'est bien le problème.
L'essentiel
- Dans une PME, le chiffre d'affaires est mesuré par quatre systèmes qui ne comptent pas la même chose.
- L'écart entre le CRM et la comptabilité n'est presque jamais une erreur : c'est une différence de définition, entre le signé et l'encaissé.
- Tant qu'aucune source n'est déclarée comme faisant foi, chaque réunion recommence par un débat sur le chiffre.
- La règle qui débloque : une source de vérité par question, écrite, et les autres deviennent des vues.
- Ce travail prend deux jours et ne demande aucun nouvel outil.
Deuxième mois après la reprise. Vous demandez le chiffre d'affaires du trimestre, une question qu'on imagine simple, et vous recevez quatre réponses.
Personne ne ment. Personne n'est incompétent. Les quatre systèmes mesurent des choses différentes, à des dates différentes, avec des règles différentes, et personne dans l'entreprise n'a jamais eu à les réconcilier parce que le dirigeant précédent avait son chiffre à lui, dans sa tête, et qu'il suffisait.
Pourquoi les quatre chiffres divergent
Le CRM compte des opportunités gagnées. Il enregistre une affaire au moment où le commercial la marque signée, souvent avant le bon de commande, parfois avec un montant prévisionnel jamais corrigé. Il ignore les avoirs, les remises de fin d'année et les annulations.
L'ERP compte des commandes ou des livraisons. Selon le paramétrage, la ligne bascule à la commande, à l'expédition ou à la facturation. Sur une activité avec des délais, l'écart entre commande et facturation peut représenter un mois entier de chiffre.
La comptabilité compte des factures émises, rattachées à un exercice selon la date de réalisation de la prestation et non la date d'encaissement. Elle applique les règles de cut-off, retraite les factures à établir et les produits constatés d'avance. C'est le seul chiffre juridiquement opposable, et c'est aussi le plus tardif : vous l'avez trois semaines après la fin du mois.
Le tableau de l'assistante compte ce qui est tombé sur le compte. C'est de la trésorerie, pas du chiffre d'affaires. Avec un DSO de 52 jours, il décrit le mois de mars quand vous êtes en mai.
Quatre définitions, quatre vérités. Le problème n'est pas qu'elles diffèrent, c'est que personne ne sait de combien, ni pourquoi.
de délai de paiement : le tableau de trésorerie décrit le mois de mars quand vous êtes en mai.
C'est la raison pour laquelle on ne pilote pas une activité commerciale sur un chiffre d'encaissement.
Ce que coûte ce désordre, concrètement
Ce n'est pas un sujet d'esthétique de tableau de bord. Ça coûte de l'argent, de trois façons.
Vous pilotez en retard. Si votre seul chiffre fiable arrive trois semaines après la clôture, vous corrigez une dérive commerciale avec un mois et demi de décalage. Dans une activité à cycle court, c'est un trimestre perdu.
Vous ne savez pas ce qui marche. Impossible de rapprocher une dépense marketing d'un chiffre d'affaires encaissé si les deux vivent dans des systèmes qui ne partagent aucun identifiant commun. Vous continuez donc à payer ce qui ne rapporte rien, et à sous-investir là où ça marche, sans le savoir.
Vous perdez des arbitrages en réunion. Celui qui a un chiffre à l'écran gagne contre celui qui a une intuition. Quand quatre chiffres circulent, c'est le plus arrangeant qui s'impose, et ce n'est jamais celui qui dérange.
Quatre définitions
Ce que chaque système compte vraiment
- Le CRM compte des opportunités gagnées, souvent avant le bon de commande, sans les avoirs ni les annulations.
- L'ERP compte des commandes ou des livraisons, selon son paramétrage.
- La comptabilité compte des factures émises, avec les règles de cut-off. Seul chiffre opposable, et le plus tardif.
- Le tableau de l'assistante compte ce qui est tombé sur le compte : c'est de la trésorerie, pas du chiffre d'affaires.
La réconciliation se fait en une semaine
C'est une bonne nouvelle : ce chantier est court, il ne demande aucun investissement lourd, et il se mène sans remplacer un seul outil.
Jour 1. On pose les définitions. Une page. Le chiffre d'affaires de référence de l'entreprise est celui de la comptabilité, point. Tous les autres sont des indicateurs avancés, et chacun reçoit un nom différent : « commandes prises », « facturé », « encaissé ». Interdire l'expression « le chiffre d'affaires » sans qualificatif fait disparaître la moitié des malentendus.
Jours 2 et 3. On mesure les écarts. On prend un trimestre clos et on rapproche les quatre sources ligne à ligne. On obtient un tableau de passage : commandes, moins les annulations, plus les reports, égale facturé ; facturé, plus les factures à établir, moins les produits constatés d'avance, égale chiffre comptable. Ce tableau devient le document de référence.
Jour 4. On choisit la clé commune. Un identifiant client unique, présent dans tous les systèmes. C'est souvent le SIRET, parfois un code client interne. Sans clé commune, aucun rapprochement automatique n'est possible, et c'est la principale raison pour laquelle ces chantiers échouent.
Jour 5. On automatise le rapprochement. Les exports des trois ou quatre systèmes sont récupérés chaque nuit, alignés sur la clé commune, et l'écart est calculé automatiquement. Ce qu'on surveille ensuite, ce n'est plus le chiffre, c'est l'écart entre les chiffres : tant qu'il reste stable, tout va bien ; le jour où il bouge, quelque chose s'est cassé dans la chaîne.
Celui qui a un chiffre à l'écran gagne contre celui qui a une intuition. Quand quatre chiffres circulent, c'est le plus arrangeant qui s'impose.
Le rôle réel de l'automatisation
C'est ici qu'une machine sert vraiment à quelque chose, et pas du tout là où on l'attend.
Le travail ingrat, dans ce chantier, ce n'est pas l'analyse : c'est le nettoyage. Rapprocher « SARL DUPONT ET FILS », « Dupont & Fils » et « DUPONT FILS SARL » sur trois systèmes, détecter les doublons, normaliser les raisons sociales, rattraper les SIRET manquants à partir d'une base publique. Fait à la main, c'est deux semaines de stagiaire et une fiabilité médiocre. Confié à un agent qui compare, propose et documente ses choix, c'est une nuit de traitement et une liste d'exceptions à valider le lendemain matin.
Ce qui reste humain, c'est la décision : quelle définition fait foi, quel écart est acceptable, quelle exception on tranche dans quel sens.
Ce qu'on ferait à votre place
Commencez par le tableau de passage sur un trimestre clos, avant toute idée d'outil. Neuf fois sur dix, il révèle deux ou trois causes d'écart parfaitement identifiables, dont une que personne dans l'entreprise ne soupçonnait.
Et surtout, ne lancez pas de projet de refonte du système d'information dans vos cent premiers jours. Vous n'en avez pas besoin pour avoir un chiffre fiable, et ce serait le meilleur moyen de passer six mois à regarder vos outils au lieu de regarder vos clients.
Chez vous, combien de chiffres d'affaires différents circulent en réunion ? Vraie question, comptez-les.
Ce sujet fait partie du guide Le tableau de bord commercial d'une PME, et le modèle à copier. Côté mission, il relève de le pilotage.
Écrit par
Sylvain HERVE, associé de TheAgentCie. Vingt ans de conseil auprès de dirigeants, la finance d'abord, le commerce ensuite. Son profil LinkedIn · sa page.